Le Saint-Christophe

Présentation du projet

Prologue - Exclusivité

Je n'ai jamais habité au Saint-Christophe. Pourtant, j'y ai vécu. Intensément. Bien que je m'y sois retrouvé bien plus souvent qu'à mon tour, bien que j'en parle toujours comme s'il s'agissait d'un ancien chez-nous, je n'ai jamais été locataire de cet appartement mythique. Ce sont mes amis Shake, GG et Pélo qui étaient parvenus à dénicher ce vaste et sombre repaire où se sont déroulées quelques-unes de nos plus bruyantes bacchanales.

Pendant quatre folles années, cet appartement a été le point central de la grande majorité de mes activités. Le jour, il y avait l'université, la nuit, le boulot. Entre les deux, il y avait le Saint-Christophe. Le monde autour n'existait pratiquement pas. Tout aurait pu s'écrouler autour de nous sans que nous en ayons connaissance. Nous avions connu la peur de la bombe, nous avions vu le mur de Berlin s'effondrer, nous demeurions convaincus que le sida ne frappait que les autres ; nous vivions dans un monde où les grandes menaces s'étaient envolées, où plus rien ne nous faisait peur. À toute heure du jour ou de la nuit, on pouvait débarquer au Saint-Christophe, convaincu d'y retrouver quelqu'un prêt à faire la fête, à partager quelques bonnes bouteilles de vin ou à siffler quelques litres de bière. On n’y dormait jamais au Saint-Christophe. En tous les cas, jamais tout le monde en même temps. Une espèce de course à relais de la débauche. Il y avait toujours quelqu'un, quelque part dans un coin qui s'empressait de saisir le témoin pour continuer à faire la fête. Et si on se retrouvait dans un lit, ce n'était pas nécessairement pour dormir... Je n'ai jamais habité le Saint-Christophe.

Par chance.

Ces quatre années restent dans ma mémoire comme la poursuite d'une seule longue et interminable nuit de party. Des fois, tout se mélange, les gestes posés, les désirs et les réalités, les visages et les corps. Peut-être à cause de nos abus, peut-être en raison d'une quelconque censure, je n'en conserve qu'une mémoire fragmentée. Quand, au cours d'une soirée bien arrosée on revient sur le sujet, comme cela se fait toujours inévitablement ou presque, les versions se contredisent, les points de vue divergent. Dans les quelques pages qui vont suivre, je me suis donné comme mission de faire revivre ces quelques heures de gloire d'un appartement qui, aujourd'hui, nous a échappé.

Par chance.

Aujourd'hui, de ce début des années 90 où nous découvrions avec bonheur les premières mélopées lamentatives du grunge qui émergeait de Seattle, où nous apprenions à vivre au son de Nirvana, Pearl Jam et Gun's, il ne nous reste que des souvenirs diffus. Des images floues, masquées ou voilées par les effluves d'alcool et certaines vapeurs illicites. Un autre roman sur les excès de la jeunesse, encore des histoires de beuveries diront certains. Oui, peut-être. Mais une belle histoire d'amitiés, une belle leçon d'humanité. Du moins je l'espère.

Nous entamions tous la vingtaine, nous disposions d'une ferveur folle et insouciante. Nous pensions que nous étions pauvres, nous n'avions aucune dette, aucun souci. Nos priorités tenaient à bien peu de choses. Pour la plupart accrochés à nos rêves, repoussant toujours le moment où il nous faudrait affronter la désolante et plate réalité, nous nous contentions de vivre.

Par chance.